Une pièce créée sous l’Occupation
Le 27 mai 1944, quelques jours avant le débarquement en Normandie, le Théâtre du Vieux-Colombier accueille la première de Huis clos, pièce en un acte de Jean-Paul Sartre. La salle, fondée par Jacques Copeau en 1913, se trouve rue du Vieux-Colombier, à quelques minutes à pied de l’église Saint-Germain-des-Prés. Raymond Rouleau signe la mise en scène ; Michel Vitold, Tania Balachova et Gaby Sylvia tiennent les trois rôles principaux, R.-J. Chauffard celui du garçon d’étage.
Sartre a écrit le texte à la fin de 1943. Selon le récit qu’en a laissé Simone de Beauvoir, il s’agissait au départ d’une commande de l’éditeur Marc Barbezat, pensée pour de jeunes comédiennes de leur entourage. La pièce s’est d’abord appelée Les Autres, avant de prendre le titre qu’on lui connaît.
Trois morts dans un salon Second Empire
Le dispositif tient en quelques lignes. Garcin, journaliste, Inès, employée des Postes, et Estelle, jeune femme du monde, sont introduits l’un après l’autre dans un salon meublé de canapés Second Empire. Ils sont morts. Pas de flammes ni d’instruments de torture : une pièce close, une lumière qui ne s’éteint jamais, aucun miroir. Chacun voudrait sauver l’image qu’il se fait de lui-même, et chacun a besoin des deux autres pour y parvenir. Aucun ne consent pourtant à tenir le rôle qu’on attend de lui. Inès voit clair dans le jeu de Garcin, Estelle ne cherche que le regard d’un homme, Garcin réclame d’être absous par celle qui le méprise.
Au terme de cette mécanique, Garcin comprend et prononce la réplique devenue proverbe :
« Pas besoin de gril : l’enfer, c’est les Autres. »
Un détail dit tout de la pièce : lorsque la porte, qu’ils ont longtemps martelée, finit par s’ouvrir, aucun des trois ne sort.
Ce que Sartre voulait dire
Sortie de son contexte, la formule est souvent lue comme une profession de misanthropie : les autres seraient pénibles, mieux vaudrait les fuir. Sartre a contesté cette lecture. En 1965, dans un préambule parlé enregistré pour une édition discographique de la pièce, il explique que la phrase a toujours été mal comprise. Il ne prétend pas que nos relations avec autrui sont fatalement empoisonnées. Il dit que si ces rapports sont « tordus, viciés », alors « l’autre ne peut être que l’enfer ».
Le raisonnement tient à la manière dont nous nous connaissons. Pour savoir qui nous sommes, nous passons par le regard d’autrui, par les jugements qu’il porte sur nous et que nous reprenons à notre compte. Les autres sont, résume Sartre, « ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes » pour la connaissance que nous avons de nous. Celui qui se met dans une dépendance totale à ce jugement s’enferme. Les trois personnages de Huis clos en offrent l’illustration extrême : morts, ils ne peuvent plus agir, donc plus rien changer à ce que les autres pensent d’eux.
Sartre ajoutait une précision souvent oubliée : quel que soit le cercle infernal dans lequel on vit, on reste libre de le briser. La pièce décrit une impasse ; elle ne la donne pas pour une fatalité des vivants.
Une phrase sur le lien, pas sur la solitude
Lue de près, la réplique parle moins de solitude que de dépendance. L’enfer n’est pas la présence d’autrui, c’est un lien faussé, où l’on attend des autres une confirmation qu’ils ne peuvent pas donner. L’inverse existe aussi, et Sartre le suggère lui-même : des relations où le regard des autres éclaire au lieu d’enfermer. C’est, au fond, ce que l’on vient chercher dans un café depuis des siècles : une table voisine, une conversation qui déborde, des gens qui ne vous jugent pas mais vous font voir les choses autrement.
« Chez les autres » est né de cette lecture retournée. Un bistrot à quelques rues du Vieux-Colombier, où l’on ne vient pas fuir le monde mais le retrouver. Dans Huis clos, la porte s’ouvre et personne ne sort ; ici, elle est ouverte, et l’on entre.